samedi 1 juillet 2017

Supériorité de la découverte

Comment l'enfant passe-t-il du mimétisme à la créativité? Autrement dit, comment découvre-t-on, vu que découvrir implique un principe supérieur au précédent? D'où vient cette structure?
C'est sans doute ce qui explique le transcendantalisme : si l'on progresse, c'est qu'à la base il existe un principe qui est déjà transcendant et qui amène logiquement à progresser y compris dans l'immanence.
Si l'internalisme cartésien propose une vision tronquée du réel, comment expliquer que la découverte s'effectue depuis le sujet connaissant (raison du succès du cartésianisme dans l'époque moderne : il explique la question "pourquoi il faut que l'impulsion parte du sujet?", en la réduisant à l'affirmation : "Le plus important se déroule dans le sujet")? 
C'est que la créativité n'est pas la création. Le donné n'est pas la potentialité. Elle n'est pas déjà donnée, mais toujours à faire. Ce qui implique qu'elle se tienne dans n'importe quelle forme actualisée, prête à découvrir dans son potentiel. 
Raison pour laquelle on pose mal le débat quand on se déchire entre internalisme et externalisme : car la créativité se tient autant dans le sujet que dans son extériorité. Elle ne vient pas de l’extérieur ni de l'intérieur, mais d'un potentiel qui est partout présent, qui de ce fait peut être actionné de n'importe quel endroit par n'importe quel individu.
Ìci le point de départ ne signifie pas la vérité, mais juste qu'il faut bien commencer par un point. Il a son importance, à condition de préciser que la potentialité est la véritable raison de sa progression et qu'elle s'avère surtout imprévisible.
On ne sait à partir de A qu'on doit aller vers B, sinon le chemin aurait déjà été parcourus et il n'y aurait plus besoin que de retrouver la vérité. C'est la thèse, fausse, de Platon, avec la réminiscence.
En réalité, nous avons le potentiel de bien faire, mais la vérité se tient plus dans nos créations que dans une hypothétique et fantasmatique origine.
Il faut seulement qu'un sujet serve de rampe de lancement, d'où l'erreur internaliste selon laquelle la créativité se tient dans le sujet. De plus, si la créativité est un potentiel omniprésent au sein du réel, elle ne peut être actionnée que par une catégorie bien spécifique de sujets capables : l'homme joue un rôle crucial dans cette affaire, puisqu'il est le meilleur en ce domaine, et peut-être aussi le seul (en tout cas connu). 
La découverte s’explique ainsi par un phénomène qui est déjà contenu et donné dans son expression, tout en lui étant capable d'en sortir un contenu plus large et supérieur. Raison pour laquelle la créativité s'avère à la fois omniprésente et supérieure à sa cause. 
De telle sorte que découvrir se montre différent et supérieur à celui qui découvre, alors que si l'on se tient dans un monde donné, la découverte n'est pas possible, ni envisageable. 
Reste à préciser que l'interne et l'externe sont des catégories qui valent dans une conception figée et donnée du réel, un monde clos, alors que le propre de la créativité est de n'être possible que dans la possibilité de sortir de ce donné, de l'agrandir, de le changer, de l’étendre.
Dès lors, le réel est extensible et non figé et fixé une bonne fois pour toutes. Passer du métisse à la créativité est chose d'autant plus aisée que le principe de la créativité se retrouve partout et que pour l'actionner, il suffit juste d'en avoir conscience et de ne pas se laisser happer par l'idée selon laquelle la créativité est inféodée au mimétisme, ce qui est le cas de toute notre éducation et de tout notre apprentissage, notamment dans les diplômes.

mardi 27 juin 2017

L'irrationalisme complotiste

Le complotisme fonctionne sur le fantasme et l'illusion selon lesquelles les comploteurs possèdent un pouvoir supérieur aux autres hommes, qui leur permet de réussir leur complot là où les autres échouent.
Raison pour laquelle ceux qui sont considérés comme tels représentent un petit nombre d’individus aussi malfaisants que tout-puissants.
Il signifie que le moyen de faire l'histoire repose sur le complot. Vu qu'on ne sait expliquer ce qui cause les changements, on tient enfin l'explication qui en plus explique tout et, deuxième mérite, qui s'avère passionnante, surfant sur le sensationnalisme (les comploteurs sont cachés et dotés de forces paranormales, ce qui assure le caractère excitant de leur découverte).

Le complot a classiquement un sens négatif : se mettre à plusieurs pour nuire à un autre. Mais ici il s'agit d'un objectif bien plus ambitieux, et même de l'objectif le plus ambitieux : maîtriser le cours de l'histoire de cette manière. 
Dès lors, le complot représente le moyen supérieur de créer, au sens où il parvient à allier, dans une influence extraordinaire, le négatif et la supériorité.
Dans cette configuration, la création ordinaire, limitée et imparfaite, est moins influente que le complot, ce qui signifie que le positif auquel l'homme peu accéder est inférieur au négatif, il est vrai surhumain. Il s'agit d'un raisonnement contradictoire, qui se permet cette entorse parce qu'elle fonctionne sur le surnaturel.
Dans la réalité, l'interprétation complotiste se révèle outrancière. S'il est vrai que les complots sont légions dans l'histoire humaine, c'est parce que l'homme est libre de ses choix d'action, y compris donc de comploter de manière désespérée et d'échouer.
Mais cette liberté est limitée, en ce qu'elle se montre inféodée à la créativité. Le négatif est inférieur au positif dans le schéma effectif. Selon le schéma complotiste, c'est la loi du plus fort qui dirige le monde, selon le schéma schopenhauerien (le réel est négatif de part en part, toute positivité en est absente).

En précisant que le plus fort est ici paré de pouvoirs surnaturels, ce qui permet à cette pseudo loi de devenir viable, ce qui dans le réalité n'est pas le cas (c'est même la raison pour laquelle la loi du plus fort est décriée, alors qu'elle est la plus répandue).
Le complotisme exprime une pensée de l'absurde et du pessimisme, qui surgit en temps de crise, quand on perd ses repères, au point de s'en remettre à des explications saugrenues. Au moins les repères sont-ils clairs : c'est le mal qui dirige le monde, un mal qui est à la fois surnaturel (comme le diable) et humain.
De ce fait, le complotisme constitue un curieux assemblage de mystique occultiste dans un monde rationalisé jusqu'à l'absurde.

samedi 3 juin 2017

Jeu, set et match

On peut partir du jeu pour créer une analogie avec le réel, à condition de rajouter l'élément de la malléabilité, qui est l'expression positive et affirmative de l'infini négatif. Dès lors, le jeu apparaît pour ce qu'il est : une transition qui doit permettre à l'enfant en développement neurologique et affectif d'accéder à ce qui n'est pas compris dans le jeu et qui fait la spécificité du réel.
Cette dimension de créativité, selon laquelle nous avons la disposition pour ajouter des éléments au donné. Certes, la créativité implique un apport qui dépend de nous, mais surtout, il importe de remarquer que c'est le réel qui se montre créatif.
Plus encore, on parle de créativité comme d'une propriété externaliste et sans laquelle le réel n'est pas compris : il est indépendant et évolutif, d'où l'idée de malléabilité. Alors que le jeu est fixé sur ses règles.
Si l'univers était mimétique, alors l'homme pourrait être indépendant, souverain, ce qu’avait bien compris Spinoza. Mais l'univers n'est pas construit sur le mimétisme, mais le mimétisme n'est qu'une étape d'une propriété supérieure qui s'appelle la créativité. De ce fait, l'univers se trouve en voie de construction, ce qui implique que nous contribuions à le construire.
Alors nous ne jouons plus. Nous sommes dans le durable.

lundi 15 mai 2017

Le sujet masqué

Descartes a cru que le sens qu'il avait découvert, s'il est utilisé avec rigueur, se situe au niveau de la vérité. Faisant preuve de naïveté sémantique et épistémique, il n'a pas voulu se rendre compte qu'il promouvait le sens subjectiviste en estimant que c'était la vérité. 
Il réhabilite le sens métaphysique, au moment où la menace expérimentale risque d'opérer la même révolution épistémologique avec la métaphysique qu'avec la physique. Est-ce la véritable intention de Descartes?
Passer pour celui qui a réhabilité la métaphysique. Dans ce cas, Descartes est un héritier d'Aristote, et pas de Platon. 
Son affirmation selon laquelle sa méthode permet de remonter jusqu'à Dieu ne prend manifestement pas en considération le fait que cette définition de Dieu effectue, comme par enchantement, le prolongement transcendant du sens subjectiviste qu'il vient d'isoler. De ce fait, Dieu serait le tout subjectiviste, ce qui représente une contradiction dans les termes.
Dieu n'est pas que le Dieu de l'intériorité, sinon il se montre sérieusement déformé. Cette limitation contradictoire de Dieu s'explique par le fait que Descartes pense avoir découvert le vrai niveau de réel et qu'il peut presque se passer du réel comme quelque chose d'intéressant, mais aussi de superflu.
Ce faisant, Descartes montre qu'il n'est pas intéressé par le problème de la connaissance du réel. Du moment que le sens subjectif se suffit à lui-même, il n'a pas besoin de connaître le réel avec le même niveau de certitude. 
Dans ces conditions, la méthode métaphysique à laquelle recourt Descartes va à l'opposé de l'expérimentalisme et de la vérification. Pour lui, le bon sens découle du sens dans lequel il a confiance. Ce sentiment suffit, justement parce que c'est lui qui le produit. 
De même que le Dieu qu'il trouve n'est jamais que l'option qu'il se fait de ses fondements; de même le réel qu'il établit n'est que la perception que le sujet s'en fait depuis son intériorité. Mais la méthode de Descartes rétablit la croyance typiquement subjectiviste selon laquelle c'est vrai parce que j'y crois et que ma manière de penser fonctionne en adéquation avec le fonctionnement du réel.
Le bon niveau de Descartes est donc une partie du réel, mais la partie qui n'est pas vérifiable, non qu'elle n'existe pas, mais qu'elle ne sera jamais connue sous cette perspective, qui est celle de l'introspection et du langage. 
Dès lors, quel sens fabrique-t-on quand on déclare que le cogito est universel? Qu'est-ce qu'un subjectivisme universel?
Quand les sciences cognitives parviendront à expliquer le fonctionnement de l'esprit, on aura une description précise et objective du fonctionnement neurologique complexe et fonctionnant sur une autre manière que celle qu'on nomme le déterminisme physique, ce qui ne l'empêchera pas d'être de nature physique.
Mais le cognitivisme ne prendra jamais la place du subjectivisme. Le cognitivisme expliquera objectivement le fonctionnement du cerveau, pas subjectivement. 
A cet égard c'est le projet d'universaliser le subjectivisme qui devient aberrant. S'il n'est pas viable, c'est tout le projet cartésien qui s'effondre, car Descartes veut faire de la philosophie de la connaissance, de la métaphysique à partir de la subjectivité universalisée, et pas de la littérature, aussi précise et riche en images soit-elle.
Descartes ne pouvant universaliser la subjectivité, son projet ne fonctionne que s'il est parfaitement rationnel, ce qui n'est pas possible par les seules lumières de la raison. Il faut l'adjonction de la grâce. 
Le raisonnement de Descartes est qu'il a trouvé le chemin qui permet l'obtention de la grâce : elle se trouve ainsi dans l’intériorité. Pour expliquer qu'il ait trouvé un chemin aussi simple, que les autres philosophes le précédant n'ont pas trouvé, Descartes a une réponse tout aussi simple : il est le seul à avoir pensé que c'est par le chemin de l’intériorité qu'on parvenait à l'obtention de la grâce.
Non seulement l'hypothèse cartésienne ne repose sur aucun dogme chrétien, mais en plus elle n'est pas prouvable philosophiquement parlant. Il reste alors à s'en remettre à la grâce indicible et incompréhensible de Dieu, qui a décidé d'honorer Descartes de son aide, et pas les autres. 
On remarquera toutefois que les résultats scientifiques qu'obtient Descartes par cette méthode accouchent d'erreurs monumentales pour son temps, ce qui invalide sérieusement la valeur de la méthode certaine qu'il prétend avoir trouvée..

vendredi 28 avril 2017

La privatisation du monde

Nous assistons à la privatisation du pouvoir. Mais est-ce une dérive? L'existence de la volonté générale est-elle si irréfutable que le néo-libéralisme ait eu raison de privatiser le pouvoir?
L'homme a envisagé cette possibilité novatrice. Dans le schéma transcendantaliste, l'individu ne peut prendre en charge la gestion du privé, ce qui permet de défendre l'idée d'un collectif auquel, pour assurer la pérennité, on doit assurer une existence propre, même si elle est difficilement vérifiable.
Et si le néo-libéralisme (ou l'ultralibéralisme) ne constituait pas seulement un mouvement violent, tendant à détruire la volonté générale et toute idée du public - s'il exprimait une réaction outrancière dévoilant un processus historique plus général, dont le propre serait de rendre peu à peu caduque la volonté publique? 
Jusqu'à présent, aucune alternative sérieuse n'a été proposée à l'option de la volonté générale, sinon la subversion classique de l'idée de "bien commun" au profit d'oligarchies particulières, un retour aux sources qui ne dure jamais. Le néo-libéralisme exprime la tentation réactionnaire d'en revenir à un régime peu ou prou oligarchique (il prône ainsi une démocratie libérale aux mains des principaux intérêts oligarchiques), alors que la tentative de contestation du bien commun qui se laisse discerner ne pourra trouver de solution viable que si l'administration du bien commun cesse d'être effectuée par des individus.
En effet, ces derniers auront toujours intérêt à servir leurs intérêts particuliers avant l'intérêt général, ne serait-ce que parce que leurs intérêts sont bien concrets et réels, étant particuliers, quand l'intérêt générale n'a pas d'existence réelle vérifiable.  A partir du moment où il est une abstraction autant qu'un idéal, l'intérêt général ne peut jamais se présenter comme une existence indépendante, mais comme une existence dérivée, qui dépend des volontés particulières le constituant et plus encore des volontés de ses dirigeants. 
De ce fait, le péril réside avant tout dans l'impossibilité de se sortir de ce cercle vicieux oscillant entre oligarchie et tyrannie. Mais si l'on change les règles du jeu et si ce sont des robots qui administrent les affaires politiques? N'est-ce pas la garantie que la corruption n'existera plus et surtout que l'on n'aura plus besoin de volonté générale?
Les citoyens pourront faire toute confiance aux robots pour administrer leurs affaires. Il leur restera à se mettre d'accord sur les règles, mais dans des sociétés où les délibérations portent sur des problèmes privées et individuelles, plus sur des problèmes collectifs. 
Cela redessinera les contours de ce qu’on entend par la politique. La disparition de la volonté générale ne signifiera pas la fin des conflits, ce qui n'est envisageable que par la disparition totale et définitive des choses, mais la fin des conflits classiques en politique, imputables à la volonté générale, donc aux conflits d'ordre collectif.
Cette modification profonde de la conception de la politique engendrera des changements dans notre conception de la démocratie : si Platon estimait que la démocratie n'existait pas, c'est parce qu'il pensait implicitement que le peuple ne formait pas une volonté générale (sinon il n’aurait pas proposé son schéma de la république dirigée par des philosophes).
Qu'est-ce qu'une démocratie sans volonté générale? Un assemblage de citoyens. Pour l'instant, nous ne pouvons prétendre à cette utopie, qui flirte avec l'anarchie, mais nous y arrivons, non grâce à une prise de conscience nous rendant meilleurs, mais grâce au progrès de la science et de la technologie, à partir d'une certaine conception de l'homme, un être qui peut connaître (contrairement à ce que serine l'écologie).
Sauf que l'anarchie désigne l'absence de pouvoir, alors qu'on a là affaire à un pouvoir exercé par les robots, rendant possible l'absence de volonté générale et en remplacement, la vie d'individus séparés les un des autres. Mais l'étymologie de démocratie conviendrait bien mieux, non pas le dérivé qui signifie : "pouvoir du peuple", mais le plus littéral et originel "pouvoir du territoire".
Car la démocratie pour des individus et avec des robots en lieu et place d'hommes politiques administre, non plus un peuple, mais un territoire - par exemple une planète si l’aventure spatiale nous permet d'habiter sur des planètes en nombre suffisamment restreint pour que nous soyons libres.
Mais la véritable démocratie n'est pas quelques individus sur une planète avec des robots administrant les affaires publiques courantes, mais un individu sur une planète, entouré de robots et n'ayant plus besoin d'altérité. Dès lors, l'existence devient compatible avec la plus haute forme de la démocratie, où l’on remplace le peuple par un individu. 
La volonté générale n'existe pas, quand la seule volonté qui existe est individuelle. La démocratie ne concerne que l'individu seul si elle veut être démocratique. Les relations ne peuvent être sans conflit dans le cadre démocratique que si elles sont strictement individuelles (la question n'est pas d'envisager, sur le mode prospectif, les relations interindividuelles qui dans ce cadre seraient interplanétaires).
Fin provisoire de cette ébauche politique.

mercredi 12 avril 2017

La sémantique de l'unilatéralisme

Descartes a développé avec maestria une sémantique subjectiviste qui considère que notre capacité à faire sens suffit à fonder le véritable niveau de réel, et ce, de manière unilatérale. Alors que les commentateurs contemporains voudraient le rapprocher de Platon, pour des motifs subalternes, il a en fait renforcé la métaphysique de première mouture, telle qu'elle fonctionnait selon les principes du fondateur Aristote. 
La métaphysique 1 désigne la croyance selon laquelle le réel fonctionne sur des principes que dicte la subjectivité, mais à un niveau où la connaissance repose sur l'identité finie entre le sujet et son objet de connaissance; et la tâche dans laquelle se lance Descartes (en a-t-il conscience, ce trop bon élève des Jésuites?) consiste à renforcer ce dispositif devenu obsolète avec le triomphe de la révolution expérimentale, dont l'apport philosophique aura été de montrer que la méthode métaphysique produit une connaissance moins fiable que sa propre méthode. 
L'identité quand elle est comprise comme allant de soi à soi ne permet que de découvrir des agencements qui se limitent à obéir au principe de cohérence interne, selon lequel ce qui est réel fonctionne s'explique selon les principes sémantiques qui régissent le sujet. Or ces contenus sont finis et rationnels. 
La méthode cartésienne est ainsi un déploiement fini et rationnel, dont l'action ne dépassera pas la portée finie et rationnelle, donc ne pourra engendrer qu'une connaissance finie et rationnelle. La connaissance désignant pour Descartes plus l'ordre métaphysique que physique (s'il entend lier les deux, c'est à partir de la métaphysique, jugée supérieure, puisque venant de Dieu), là voilà qui devra se limiter au domaine fini de l'intériorité si elle veut perdurer (l'infini existe bien pour Descartes, mais à quel prix! - il est indéfini, donc inconnaissable, ce que lui reprochera Leibniz à juste titre dans les Remarques sur les Principes).
Descartes doit trouver une parade à l'innovation que la méthode expérimentale risque d'engendrer dans le domaine épistémologique et philosophique, constituant une menace allant jusqu'à éliminer la métaphysique. Pour ce faire, il n'y va pas par quatre chemins, n'hésitant pas à abolir l'identité sémantique qui avait cours jusque-là depuis l'Antiquité, au point qu'elle allait tellement de soi qu'on n'avait jamais songé à la remettre en question.
En lieu et place, il instaure la supériorité presque dissymétrique et déséquilibrante du cogito sur le réel extérieur. Descartes le dualiste ne prétend pas que le réel n'est pas connaissable, tout au contraire (ce serait la position sceptique au sens large, et il la réprouve).
Simplement, cette connaissance ne saurait s'effectuer au même niveau de certitude que la connaissance interne, propre au cogito. Cela signifie que la connaissance externe sera au mieux physique, alors que la connaissance interne sera d'ordre métaphysique, donc supérieure (ici on peut noter que le succès immédiat et inédit dont bénéficie Descartes dans le monde savant de son temps s'explique par le fait que la plupart des philosophes avaient besoin de cette révolution métaphysique pour contrer la révolution expérimentale).
Ce faisant, Descartes commet l'erreur de croire que la vérité s'obtient par l'adhésion à la sémantique, comme si faire sens suffisait à retrouver le réel tel qu'il est. L'erreur ultérieure de la philosophie, notamment de la phénoménologie, qui va s'embarquer dans des découvertes langagières virtuoses et improbables, sera de rechercher cette découverte du bon mot, en escomptant fermement que l'identité langage/réel débouchera sur une vérité définitive et effective...
Je pense notamment aux catégories logiques que Kant énonce savamment, avec une inventivité qui force le respect, alors que leur virtuosité langagière n'est pas coordonnées à leur effectivité réelle. Au final, ce n'est pas parce qu'on trouve un mot qui explique tout qu’on découvre la causse effective du réel, parce que le langage fonctionne de manière causaliste, au contraire du réel, et parce que le langage est calqué sur le réel d'une manière approximative et non exacte (de plus, l'approximation est adossée sur le nominalisme, ce qui implique que le langage se montre fin quand il traite de choses particulières et qu'il perd en netteté quand il s'engage dans la généralité, jusqu'à sombrer dans la franche confusion quand il entend déterminer l’ensemble du réel par une cause fantasmatique).
Le moyen dont nous disposons jusqu'à maintenant pour connaître remonte à la révolution expérimentale : il est de fonder cette entreprise sur le principe de réciprocité entre le sujet et son objet, d'où l'exigence d'un principe de vérification. En s'enfermant dans l'intériorité pour édicter le principe métaphysique supérieur, Descartes a développé une illusion de connaissance, selon laquelle la connaissance est fonction de l'inventivité du langage. 
Ainsi, si j'invente 80 catégories logiques pour expliquer le fonctionnement de l'esprit humain, et que ces catégories se montrent inventives et d'une rigueur intérieure impeccable, je peux espérer obtenir une renommée philosophique qui laissera entendre que j'ai fait mieux que Kant sur le sujet. Mais si j'ai fait mieux en termes d'inventivité sémantique, est-ce aussi le cas pour son objectivité?
A l’heure où se développent les sciences cognitives, on peut espérer que la connaissance du fonctionnement neuronal du cerveau permettra de découvrir que l'invention langagière ne permet pas de se substituer à la découverte scientifique d'une base physique (dans un sens qui sera nouveau et différent de ce qu'on entend aujourd'hui par physique). Dès lors, les inventions langagières passeront pour ce qu'elles sont : des approximations bien moins fiables que la méthode expérimentale.
D'une manière générale, le langage n'a pas de pouvoir pour découvrir le fonctionnement du réel, ni par la logique (qui est un critère insuffisant), ni par la création verbale ou sémantique, car on peut inventer quelque chose qui n'existe pas. Que la licorne soit le produit de deux animaux existants indique seulement qu'on ne peut créer ex nihilo.
Mais le langage peut se montrer tellement approximatif qu'il énonce des erreurs sous prétexte d'inventivité : en inventant la licorne, il peut produire un beau conte, mais s'il entend décrire une nouvelle race de cheval différant des races connues, il aura surtout dévoilé à quel point il s'est égaré, au point d'inventer un genre certes nouveau et différent, mais aussi inexistant.
Cela signifie simplement que le langage est le véhicule de la découverte philosophique, mais que la philosophie sera épistémologiquement plus cohérente quand elle sera capable d'asseoir sur la vérification réelle ses inventions, car le critère expérimental est supérieur au critère interne.
Quoi qu'il en soit, même si on objecte avec raison qu'à l'heure actuelle il nous faut bien continuer à faire de la philosophie quand on voit l’incapacité de la science à s'appliquer au domaine métaphysique (entendu en son sens étymologique, pas dans le sens aristotélicien, puis cartésien), l'inventivité langagière peut éviter l'erreur d'aiguillage cartésienne du mythe de l’intériorité (pour reprendre l'excellent titre de Bouveresse, qui montre que Wittgenstein a su prendre la mesure de l'erreur principale de Descartes), à condition qu'elle refuse l'internalisme et qu'elle propose des descriptions réelles, qui implique que la conscience soit plus performante quand elle sort d'elle-même que quand elle s'enferme dans sa tour d'ivoire.
Même si ces descriptions sont des intuitions avec tout ce qu'elles peuvent comporter d'approximatif, au moins sont-elles ce qu'on fait de mieux en ce moment, en attendant, non un résultat scientifique sous la forme que nous lui connaissons, mais un résultat scientifique ayant subi tous les changements que laissent augurer les recherches en sciences cognitives et neurologiques, et bien entendu la capacité encore inconnue à appliquer des méthodes de connaissance supérieures à l'ensemble du réel, ce qui implique à des dimensions qui ne sont pas physiques.
Pour l'heure, nous pouvons continuer à pratiquer la connaissance philosophique adossée sur le langage en rompant avec la métaphysique selon ses deux moutures. Nous pouvons ainsi décrire des objets extérieurs qui nous dépassent de beaucoup en recourant à l'intuition originelle, qui nous permet d'embrasser de manière fulgurante un objet, y compris quand il nous dépasse, et nous l'habillons ensuite d'atours logiques et rationnels qui laissent croire que
Pour l'heure, nous sommes face à la meilleure connaissance générale. Et nous ne pouvons nous comporter comme des sceptiques, qui prétendent que si la meilleure connaissance n'existe pas, nous devons nous montrer indécis et indifférents, car nous avons l'obligation de connaître si nous voulons posséder un cadre de référence strict, comme nous en éprouvons le besoin exprès.
Descartes a développé l'alternative à l'effondrement de l'aristotélisme la plus facile à défendre : le subjectivisme, qui pourrait être plus universel que la méthode expérimentale. Mais cette alternative s'est effondrée depuis l'avènement pour le moment balbutiant des sciences cognitives. Au moins Descartes passera-t-il pour un pionnier, ce qui n'est pas le cas de la plupart qui l'ont suivi et se sont embarqués dans ses erreurs.

mercredi 5 avril 2017

L'indépassable du négatif

Ce qui engendre la reconnaissance du négatif, c'est qu'il permet de figer le réel, de donner l'impression que l'entendement a saisi quelque chose dans la sarabande effrénée qui caractérise notre expérience du réel et qui empêche que nous puissions détenir le réel. Au moins l'approche du négatif a-t-elle permis de saisir du réel, à défaut de réel dans son intégralité (exemple paradigmatique avec le cas Schopenhauer). 
Après la philosophie de Platon, dont la noblesse hautement idéale peine à saisir le réel dans sa toute-positivité, le geste d'Aristote rend le négatif populaire dans l'histoire de la philosophie, en ce qu'il lui donne une postérité pour la pensée monothéiste. Le propre de la métaphysique est ainsi d'estimer que le négatif peut être du positif, à partir du moment où elle énonce que le positif s'obtient par le négatif.
Aristote n'obtient l'être fini qu'en le bornant et bordant de non-être. Du réel ne s'obtient que par le travail de limitation du négatif (et encore, on ne trouve que du réel, pas le réel). Descartes approfondit ce geste en empêchant que la métaphysique devienne manifestement fausse, comme c'est le cas à partir de la révolution expérimentale, qui sanctionne l'approche erronée de tous les métaphysiciens, quels que soient leurs mérites interprétatifs.
Pour ce faire, Descartes choisit le négatif qui est propre à l'univers du jugement, le doute. Comme tout terme négatif, le doute est un état transitoire à l'intérieur d'une faculté positive. Il doit mener au positif. 
Or Descartes lui confère une valeur qui est plus que transitoire, au sens où il prétend obtenir la vérité (le positif) à partir de lui. S'en suit une incohérence née de ce choix du doute comme critère de sélection, qui engendre un manque dans la logique générale du raisonnement.
Du coup, Descartes doit réintroduire le néant (également le manque ou le défaut) en plus de l'infini parfait (Dieu), comme si cette coexistence était possible. C'est dire que Descartes estime que la conformation du réel dépasse les lois de la logique et qu'il n'est pas possible de comprendre le réel, au-delà du constat selon lequel notre entendement n'est pas capable de comprendre comment fonctionne le sens instauré par Dieu autrement que sous la forme du paradoxe précisément, ce qui constitue l'expression archétypale du négatif. 
Donc Descartes en reste lui aussi au négatif et estime que le métaphysicien ne peut aller au-delà du négatif, ce qui signifie que la raison humaine est négative de part en part, donc qu'il existe une positivité du négatif qui rend possible le déploiement du raisonnement et qui légitime la principe de contradiction derrière l'affirmation de la cohérence à tout crin. 
Le négatif n'est pas seulement l'expression de la partie, du réel dans son ensemble si on prend l'acception la plus générale; il est aussi le refus de la preuve, puisqu'au final, si la philosophie de ce type accepte des vérifications intermédiaires, c'est à la condition expresse, et à la limite indicible, que le fondement soit lui indémontré et indémontrable (Dieu peut commettre l'impossible, dit Descartes). 
Le négatif est dans le langage la limite qui ne peut être expliquée, l'idée selon laquelle il faut toujours édifier le positif sur du négatif, qu'il n'est pas possible de faire autrement. C'est la grande idée sur laquelle s'est édifiée la pensée : qu'il n'est pas possible d'échapper au négatif et donc qu'il n'est pas vraiment de positif autrement qu'incompréhensible et inexplicable. 
Aristote renonce ainsi au positif, puisque son Premier Moteur est une idée pleine de questions et de problèmes; Descartes surgit pour expliquer que Dieu est fondamentalement inexplicable, puisque capable de lever le principe de non-contradiction et de rendre possible l'impossible, rationnel et réel le miraculeux.
Mais n'est-ce pas toute la philosophie qui fondamentalement s'avère incapable d'accéder au positif, à partir du moment où elle se montre rationaliste? Le transcendantalisme fonctionne sur l'idée selon laquelle il existe autre chose de supérieure au rationnel humain : le divin, qu'il soit rationnel ou non, suivant les hypothèses.
Le positif est ainsi extra-humain ou n'est pas. Dès lors, la philosophie est forcément négativiste, et elle est obligée de se fonder sur le négatif, tout comme elle est obligée de le cacher, plus ou moins, sans quoi elle en ressortirait discréditée.
Raison pour laquelle la philosophie ne parle jamais du vrai nihilisme, qui ne désigne pas cette idéologie destructrice de la fin du dix-neuvième, un mouvement au fond destiné à vite disparaître - mais la part autrement plus importante de la pensée humaine, qui excède de loin la philosophie, qui s'y retrouve à chaque fois que l'on parle de néant ou de paronymes, cependant, et qui se pose comme la religion de la négation de la religion. L'histoire du nihilisme ainsi entendu est bel et bien à faire, car il repose sur l'implicite. 
J'ajoute que des philosophes comme Nietzsche ont pu sembler donner une définition philosophique du nihilisme, le dernier homme du vingtième siècle en gros, mais, outre que Nietzsche n'a pas compris que le nihilisme qu'il projette sur le futur exprime en fait sa propre philosophie - il n'a pas compris pourquoi son projet est nihiliste. 
C'est parce qu'il exprime, singulièrement dans la perspective immanentiste moderne initiée par Spinoza, le nihilisme comme tendance fondamentale de la pensée humaine, celle-ci se débattant entre deux contraires, le transcendantalisme et l'immanentisme. Il n'en est qu'une des expressions contemporaines, et non pas comme il l'imaginait dans sa mégalomanie outrancière le couronnement extatique (tout chez Nietzsche s'avère toujours outrancier, grandiloquent, voire histrionique, car il est victime de pulsions maniques caractérisées).
On peut définir le nihilisme comme l'idée selon laquelle on ne saurait dépasser le négatif. A ma connaissance, seul Schopenhauer et Gorgias l'ont professé explicitement, les autres s'en accommodant plus ou moins implicitement - exemple : Descartes déclare sans peur de l’incohérence que le néant existe seulement dans le langage, mais pas dans la réalité, ce qui impliquerait que l'erreur est déconnectée de la réalité.
Mais tous ont dû l'incorporer dans leur philosophie, même celle de Platon qui essaie de définir le non-être comme l'autre, sous la forme de l'infini, ce qui indique qu'on reconnaît que le fini est partiel, qu'il existe autre chose que lui, mais sans pouvoir réussir à le définir. 
Les plus imprégnés de nihilisme professent explicitement l'existence du vide, que ce soit de manière franche, comme c'est le cas de Gorgias ou Démocrite, ou de manière plus discrète, comme c'est le cas d'Aristote, qui passe pour le rationaliste par excellence, alors qu'il déclare, en tête de sa Métaphysique, mais seulement en tête, que l'être est multiple et coexiste en étroite connexion avec le non-être, qui est tout aussi multiple, quoique incompréhensible, donc irrationnel.