mardi 22 mai 2018

Philosophie et religion

Répondre à cette question induit qu'on n'en reste pas à des réponses à vide, mais que, ce faisant, on participe à la tentative de sortir la religiosité de la crise qui se manifeste tout particulièrement en terre occidentale (et qui touche le restant du monde, à partir du moment où l'Occident domine le monde).
De plus, si le but de la philosophie consiste à mieux comprendre le phénomène étudié pour qu'il atteigne sa plénitude d'action, alors, en éclaircissant l'objet qu'elle étudie, la philosophie encourage sa pratique. Ainsi, l'explication qu'elle apporte à tel problème religieux rend sa pratique plus claire, donc plus légitime, sinon plus évidente.
Après tout, un tel point de vue recoupe une position bien connue en religion : l'idée selon laquelle la raison est nécessaire à la pratique religieuse, car on ne peut pratiquer correctement sans comprendre avec cohérence (position de saint Augustin). 
Ce faisant, n'est-il pas prévisible que les objets se trouvent philosophisés, au sens où la philosophie agit sur son champ de réflexion dans le moment où elle s'attache à le comprendre? J'ai l'intuition que nous vivons une période de mutation des formes religieuses et que leur renouvellement passe par l'obligation de mieux comprendre ce qu'est la religion.

samedi 12 mai 2018

Le coup de Descartes

Je pense que le problème central de Descartes tient à sa conception du langage. Plus exactement, il estime que ce dernier détient le pouvoir de décider de ce qui est réel ou n'est pas. C'est ainsi que Descartes peut estimer que le défaut ou le manque existent seulement dans le langage, sans exister dans le réel. Cette affirmation stupéfiante ne serait pas possible si Descartes pensait que le langage s'appuie sur le réel et ne peut s'en passer. Mais on comprend qu'il affirme cela si l'on s'avise que pour lui, le langage est le véritable terrain du réel et que ce que le langage peut inventer a plus de valeur que ce que le réel propose. C'est ainsi que Descartes peut déclarer sans trembler que le néant existe dans le langage sans exister dans le réel. C'est ainsi qu'il peut se tromper complètement sur la méthode scientifique, parce qu'il est un métaphysicien et qu'il veut perpétrer la tradition philosophique qui prévaut dans l'Antiquité, selon laquelle ce qu'on découvre par le raisonnement est le réel, tandis que ce qui est réel est bien moins vrai, en ce sens bien moins réel. 
Dès lors, on comprend pourquoi Descartes accorde tant de valeur au doute. Le doute est une valeur propre au langage. On peut dès lors douter comme on peut concevoir une licorne. C'est ici que le néant reparaît comme la valeur dont on comprend que Descartes l'enferme dans le langage. Car le danger de la méthode métaphysique consiste, non pas à faire confiance au principe de logique interne, mais à oublier que ce principe contient le meilleur de l'homme, sa capacité de créativité, comme le pire, c'est-à-dire sa capacité à oublier que le principe de créativité peut accoucher du rien. Raison pour laquelle les religions prennent tant soin de préciser, en préambule à toute démarche de foi, que l'homme se meut dans un environnement qui a été inventé par Dieu. C'est pour se prémunir de la principale menace qui guette l'homme, l’attrait du néant, dont on retrouve une retranscription exacte, quoique indirecte, avec le mythe de Narcisse.
Narcisse tombe à l'eau à force de se contempler. Il ne fait que scruter son propre reflet. Autant dire qu'il ne découvre rien de plus que sa propre image, soit ce qu'il connaît déjà, et intégralement. L'avertissement est clair : le rien signifie l'autodestruction finale, et souvent avant, ce qui n'est pas le cas avec Narcisse, la destruction de l’environnement (comme on le voit avec ce qui arrive à Jean-Claude Romand dans le roman de Carrère L'Adversaire, lui qui tue femme et enfants plutôt que d’accepter son mensonge). Le mensonge, c'est le néant. En langage religieux, le néant, c'est le diable. Descartes a pensé qu'en enfermant le néant dans le langage, il pouvait développer une métaphysique pleine d'être et garantie par sa plénitude. C'est l'inverse qui s'est produit.
En enfermant le néant dans le langage, il l'a contaminé. Toute son opération de doute, qui est censée lancer la connaissance certaine, constitue ainsi l'expression de cette contamination. Le doute consiste à penser qu'on va déterminer ce qu'est l'être en le passant au crible du néant. D'un point de vue logique, cette opération est contestable, puisqu'elle consiste à estimer que l'on peut trouver le vrai à partir du faux, c'est-à-dire à partir de son inverse. Mais la logique fait comme si le doute était une opération qui possédait de l'être. Or il n'en possède pas. Il est au mieux un doute partiel, auquel cas il est bel et bien quelque chose et se trouve utilisé très fréquemment. Mais il ne saurait être un doute total, comme c'est le cas chez Descartes, auquel cas il relève de ce que Descartes appelle lui-même le malin génie, c'est-à-dire que Descartes reconnaît lui-même la filiation de son doute total avec le diable, c'est-à-dire le néant en langage ontologique.

mardi 8 mai 2018

La fin de la psychologie?

Je fais juste une hypothèse : que ce qu'on nomme psychologie et psychiatrie au sens large ne soit qu'une branche de la neurologie. L'essor de la neurologie et des sciences cognitives indique ainsi que bien des problèmes vont être expliqués par le fonctionnement mécanique du cerveau (ce qui n'implique pas qu'il faille adouber le matérialisme, mais c'est un autre sujet, connexe). Du coup, la psychologie n'est que l'expression rationnelle dans le langage d'un problème qui n'est pas propre au langage, de la même manière qu'il n'existe pas de monde du langage indépendant du réel (ce qui invalide tant Freud et sa démarche psychanalytique que Descartes et sa rénovation de la métaphysique).
D'une manière générale, le fait de ne pas croire au pouvoir propre du langage, de ne lui prêter comme faculté que la fascinante aptitude à donner sens au réel, implique qu'il existe un fonctionnement extérieur au réel et que ce que nous nommons la conscience voit son propre fonctionnement se greffer sur quelque chose d'extérieur et de réel. De ce fait, l'intériorité est un mythe si l'on croit à son indépendance. La conscience a le pouvoir de susciter le langage, mais elle dépend étroitement de l'extérieur dans son fonctionnement même. L'externalisme signifie que tout objet n'est jamais souverain, indépendant, mais que la totalité qu'il crée, comme n'importe quel cors, est étroitement lié à un extérieur.
Dans le cadre de la psychologie, elle croit au fait qu'il existe un monde psychologique, alors que ce monde lui-même est tissé de part en part d'éléments réels, qu'il ne maîtrise donc pas. Les problèmes que l'on nomme physiques sont des maladies. Eh bien, abordons le monde de la psychologie de la même manière. Nous pouvons alors gager, de manière grossière et spéculative, que les problèmes psychologiques sont des maladies. Il doit même y avoir plus de maladies affectant le cerveau, du fait de sa complexité et de sa faculté à créer des distinctions et des nuances singulières, que de pathologies physiques.
On voit notamment le problème s'esquisser dans la découverte de plus en plus fréquente de maladies que l'on corrèle encore à des problèmes psychologiques, du fait d'anciennes habitudes consistant précisément à décrire le fonctionnement psychologique comme différent du fonctionnement physique, du fait de son indépendance (le fait qu'il existe un monde psychologique différent du monde physique et indépendant). Ainsi avec la sclérose en plaques, dont les problèmes pathologiques sont corrélées à des problèmes psychologiques, comme la dépression, fréquente. Ainsi des dégénérescences front-temporales, que l'on associe sans ciller à des délires comme la paranoïa.

mercredi 25 avril 2018

Le sens de la nécessité

Qu'est-ce que la nécessité? La liberté est ce qui suit la nécessité. qu'est-ce que la nécessité? Elle exprime l'idée selon laquelle il ne peut y avoir de non-être. Autrement dit, le réel est fait de telle texture qu'il est incompressible. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Parce qu'il n'est pas possible que la structure du réel disparaisse. Si on la recompose, elle est constituée de malléable. Or le malléable peut aller du minimum au maximum, se tendre ou se distendre, mais il ne peut se réduire à néant, car le minimum reste quelque chose qui au lieu de poursuivre dans la décroissance vers le rien rebondit vers du plus, comme un ressort. Il faudrait estimer que si un tel état advenait, ce qui ressortit de la reconstitution, il faudrait parler de contradiction. La contradiction s'avère indestructible, car incompressible. C'est dire que la contradiction signifie que l'on se situe dans l'impossible, c'est-à-dire la pensée de la destruction du réel.

dimanche 22 avril 2018

Le ressentiment du nietzschéen

Si vous critiquez un nietzschéen, il vous accuse de ressentiment, ce qui est très drôle, parce qu'il se réclame de la lucidité et du réalisme au sens premier du terme et qu'il se moque des marxistes qui considéraient qu'ils exprimaient l'objectivité scientifique, tandis que ceux qui n'étaient pas de leur bord exprimaient quant à eux l'erreur. Eh bien, le nietzschéen fait pareil, mais sans s'en rendre compte manifestement. Pour lui, tout individu qui le critique se roule dans la fange du ressentiment et du moralisme. Dans les deux cas, la critique n'est plus possible, parce que nos énergumènes pensent avoir atteint la vérité. Chez le marxiste, la vérité est historique, donc palpable (ce qui explique son échec assez rapide, les gens se rendant compte qu'il se trompe tout simplement). Chez le nietzschéenne, le mal est plus profond. Car il nie l'existence de la vérité au sens absolu. Il pense donc être dispensé de tous soupçons à ce sujet. Mais c'est l'inverse qui est vrai. Ce n'est pas parce qu'il pense que la vérité idéale et objective n'existe pas qu'il ne pense pas avoir raison. Dès lors, son mal est plus profond. Ne pouvant être contredit, il a toujours raison. Il suffit qu'il pense avoir raison pour avoir raison.

vendredi 20 avril 2018

Souvenirs de Clément Rosset

Après une éclipse de plusieurs mois, pour cause de travail universitaire, Koffi Cadjehoun revient animer son blog avec régularité.

La mort de Clément Rosset m'amène à noter en marge, comme il l'avait du reste fait pour Althusser son caïman d'Ulm, quelques réflexions sur quelqu'un que j'ai rencontré à plusieurs reprises entre 2003 et 2006. Certes, je lui dois beaucoup sur le plan philosophique, puisque je me suis remis à la philosophie grâce à ses livres. Mais non pas du fait de leur message, dont je n'avais pas bien saisi la teneur, ne gardant que mes préoccupations du moment, le fait qu'il écrivait bien, qu'il se montrait drôle, et qu'il estimait que l'on pouvait se montrer profond et écrire simplement.
Pour le reste, je n'avais pas compris quelle était la véritable philosophie de Rosset. Rosset avait un comportement qui était dangereux, surtout pour lui. Il buvait beaucoup, se voulait amoral, avait un côté que j'ai tout de suite trouvé très grand bourgeois cynique (alors qu'il m'a reçu avec une grande gentillesse et beaucoup de générosité). Quelque chose ne collait pas dans le personnage, quelque chose qui faisait peur. Avec le recul, je me demande s'il n'estimait pas que tout était permis dans l'existence à celui qui a compris que l'homme est la créature qui peut prendre tous les chemins, ainsi qu'il le définit dans le Réel. Sur ce point, je pense qu'on aurait pu le rapprocher d'Aristippe le cyrénaïque, dont le plaisir se montre volontiers totalitaire et pour cette raison inquiétant.
La joie de Rosset n'est pas une joie positive, optimiste. C'est une joie qui compose avec le tragique, c'est-à-dire qui entend naître de l'impossible. C'est dans cet esprit qu'il reprend la définition que Jankélévitch propose de la tragédie : alliance du nécessaire et de l'impossible. Rosset n'était pas un esprit très original. C'est aussi dans cet esprit qu'il se réclamait de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche. A cet égard, ayant eu l'occasion d’assister à des cours de Christophe Bouriau sur Schopenhauer, j'ai pu constater que Rosset s'inspirait très souvent de Schopenhauer, au point où je me demande s'il ne lui est pas davantage tributaire qu'il ne l'est de Nietzsche lui-même, dont il fait pourtant sa figure tutélaire.
Adèle van Reeth déclare dans une récente émission des Nouveaux Chemins de la Connaissance que pour elle, Rosset était le plus grand philosophe vivant. Si c'est le plus grand philosophe français, ça se discute, vu que c'est un peu le désert en ce moment. Mais si c'est sur le plan international, je ne pense pas que ce soit justifié, à moins de considérer qu'il n'existe de philosophie que française, ce qui était un peu le cas de Rosset, qui avait sur la "philosophie analytique" les mêmes préjugés que l'inénarrable Deleuze et qui, bien qu'il se prétendît en butte aux autres philosophes universitaires français, partageait avec eux le préjugé selon lequel ce qui est adoubé par la philosophie académique française est véritablement ce qui a de la valeur en philosophie. 
D'une manière générale, je pense que Rosset représente plus une queue de comète que le sillage d'un courant philosophique important - en gros, ce qu'on appelle le spinozo-nietzschéisme. S'il a eu raison de tirer à boulets rouges sur Derrida le déconstructeur pédant et ratiocineur, lui-même est loin d'être exempt de pédantisme quand on l'écoute discourir sur la musique ou sur le vin. Il donne son avis, mais ce n'est pas très original. Il n'aime pas Brahms? Moi, si. Il n'aime pas le jazz? Moi aussi. Il aime le vin jaune? Moi aussi. Et alors??? Bref, il n'y a pas qu'en musique et en vin que son manque d’originalité transparaît. En philosophie, je pense que c'est aussi le cas et c'est ce qui empêche qu'on le considère pour autre chose qu'un philosophe mineur (ce qu'il savait d'ailleurs, à l'en croire). 
A ce sujet, je pense que je peux citer une anecdote qui m'apparaît révélatrice de sa lucidité à l'endroit de sa valeur philosophique. Une fois que j'étais passé à l'improviste dans son appartement parisien du cinquième arrondissement, je crois que c'était en 2004, il m'avait déclaré que sa philosophie manquait de solidité (c'est le terme qu'il a employé) et que le philosophe de l'après-guerre le plus important selon lui était finalement René Girard (toujours ce tropisme français...). Je pense qu'il était sur ce point sincère, en tout cas plus lucide qu'Adèle van Reeth ou Raphaël Enthoven sur la portée exacte de sa postérité. 
Le principal point de la critique qu'on pourrait lui adresser me semble-t-il porte sur sa définition du réel. Voilà un exemple de sa méthode empreinte de désinvolture et de superficialité (sans doute un hommage à Nietzsche, qui déclarait sans rire que l'on est superficiel à force de profondeur), qui à mon avis ne passera pas la rampe du jugement à venir. Lui défend, dans Tropiques je crois, le droit de ne pas définir le fondement de sa philosophie. Il invoque pour ce faire tous les grands philosophes, comme Platon ou Marx. Sauf que l'idéalisme ne peut définir son maître-concept, alors que ne pas définir le réel dans une optique immanente implique que l'on verse dans l'irrationalisme. La définition qu'il propose dans le Démon de la tautologie pose ainsi problème. Admettons que le réel se définisse comme A est A. Cela signifie que le réel est ce qui peut être nommé. Voilà une conception particulièrement réductrice et contestable du langage, qui n'amène rien au débat philosophique. D’autant qu'à d'autres endroits, Rosset estime que le réel est ce qui ne se définit pas, citant Mach ou la théologie négative, dans un sens détourné. 
Il faudrait savoir : soit Rosset propose une définition du réel, soit il n'en propose pas. Surtout, la conception à laquelle on aboutit est si flottante et vague que, finalement, son principal mérite est d'indiquer que Rosset a manqué son but, qu'on ne sait décidément pas ce que c'est que le réel après l'avoir lu et que ce n'est pas de cette manière qu'il faut philosopher. Si, malgré tout, on estime que le réel est ce qui peut être dit, connu et expérimenté, si le réel, c'est manger un bon camembert ou boire un verre de vin jaune (enfin, chez Rosset, une bouteille!), alors on peut se demander si Rosset n'a pas produit un certain art de vivre et ne s'est pas bien amusé en écrivant, mais sans faire œuvre philosophique.
Quand un journaliste raconte que Rosset est arrivé ivre mort à une conférence, provoquant l'hilarité générale des participants comme des autres conférenciers, il propose que l'on dise que Rosset était ivre de vie, sous prétexte que ce serait ça, la joie dionysiaque. Enthoven raconte une anecdote similaire dans son hommage sur Europe 1, Rosset serait venu servir du champagne et aurait fait deux ou trois plaisanteries sur Dieu. La belle affaire. 
Cela indique surtout à mon sens que Rosset était devenu people ces derniers temps, et que ce n'est pas bon signe d'être reconnu de journalistes à la mode comme Enthoven Jr. D'autre part, il est inacceptable de faire passer une addiction sérieuse, l’alcoolisme, pour la marque de la supériorité et du génie. Enfin, selon moi, cet alcoolisme mondain et mondanisé, qui n'est qu'une expression d'une manière destructrice et autodestructrice de vivre, en dit long sur la vraie nature de la joie que Rosset défend. Pourtant, Rosset lui-même estime que le bien-portant, l'homme en bonne santé, n'a pas besoin de drogues pour se guérir. On peut proposer le même raisonnement pour le joyeux, qui lui aussi n'a besoin d'aucun remontant pour éprouver de la joie - il l'est d'une manière surabondante. Devoir boire pour être joyeux, c'est précisément viser une joie perverse.
C'est ce que note Roland Jaccard, son ami de quarante ans et maître en frivolités, quand il rappelle, sur son blog je crois et en citant une lettre, que Rosset concevait le réel comme pervers. C'est assez inquiétant, comme conception, et cela en dit long sur la nature de la joie qui est ici promue. J'espère tout de même qu'au nom de l'abolition de la morale qui lui est si chère et dont il a fait la promotion à mon avis maladroite dans ses Cinq petites pièces morales, Rosset ne serait pas allé jusqu'à cautionner des déviances comme les aveux en pédophilie de son ami Polac dans son Journal intime
Quoi qu'il en soit, je noterai sur ce point qu'il peut apparaître tendance d'abolir la morale, de ne plus s'embarrasser de contraintes, mais certains exemples vous rappellent subitement que l'on ne peut vivre sans morale sans cautionner des solutions extrêmes. Là aussi, je pense que Rosset a commis une faute philosophique en confondant grossièrement la morale et le moralisme et que ses arguments ne sont justes que s'ils visent le moralisme. En d'autres termes, condamner le moralisme, oui; mais condamner la morale, c'est une autre affaire, et la confusion risque de se révéler rédhibitoire.
Une donnée positive chez Rosset : la qualité de ses anecdotes, qu'elles soient tirées de la vie ou des multiples œuvres qu'il a lues. Rosset n'est pas seulement quelqu'un de fort cultivé, c'est aussi quelqu'un qui sait faire profiter son lecteur de sa culture tout terrain si l'on peut dire. Certains semblent lui avoir reproché de citer dans le même paragraphe Hergé et Heidegger. Sur ce point, je suis certain qu'on se souviendra de Hergé dans quelques siècles; pour Heidegger, j'en suis nettement moins sûr, n'en déplaise aux idolâtres du maître qui avait lui aussi aboli la morale chrétienne, pour la remplacer par une morale de la destruction de calibre posthégélien (tout ce qui n'est pas de l’Être ici et maintenant doit être détruit). 
Une autre anecdote dont je me souviens concernant Rosset : une fois que je prenais avec lui l'apéritif dans son salon, à côté de son bureau de travail, je crois en 2006, il me déclara ex abrupto, avant de rejoindre un restaurant délicieux, italien je crois, qu'il était au fond un anarchiste de droite. Sur le coup, je n'ai pas compris l'affirmation et j'ai cru à une boutade, lui qui en était coutumier (et qui était d'ailleurs fort drôle). Par la suite, j'ai compris qu'il ne plaisantait à mon avis pas. Nietzsche était pour lui un anarchiste de droite et il estimait qu'il l'avait bien lu, contrairement à ceux qui l’avaient nazifié et comme à ceux qui l'avaient gauchisé. Là aussi, je suis d'accord avec lui. Nietzsche n’était ni un gauchiste, ni un nazi, mais bel et bien un anarchiste de droite, inégalitariste, dominateur, oligarque, avec cette spécificité que son approche se voulait esthétique et musicale, et non politique. Si l'on ajoute que Schopenhauer était un fieffé individualiste, lui aussi ultraconservateur et atrabilaire, on prendra la mesure des modèles intellectuels qui inspirèrent Rosset. 
On pourrait poursuivre sur le plus intéressant, qui porte sur le double et sur le néant. Mais je garde ces thèmes pour plus tard. Je remarquerai ici seulement que le double est une thématique nietzschéenne. Rosset n'a fait que l'examiner plus en détail, je pense en en faisant un usage mal compris. Quandt au néant, il est frappant de constater que Rosset, qui pense avoir rompu avec la métaphysique comme il a rompu avec la morale, tient sur le néant le même jugement que Descartes, ce qui rappelle à quel point il en reste au format moderne de la philosophie - tel que Descartes l'a inaugurée. 

En conclusion, je pense qu'il n'est pas exagéré de se montrer des plus sévères avec ce genre de philosophie pour happy few. Le problème est que Rosset a promu un mode de vie dangereux, né d'une conception perverse du réel. Il a été fidèle à la philosophie de Nietzsche en l'explicitant et en la rendant drôle. Mais derrière ce charme et ce style oscillant entre désinvolture et éruditions, on se rend compte que la joie en question est de texture mauvaise et que ce qui attend l'homme qui pratiquerait cette manière de considérer les choses seraient l'autodestruction et le fait de vivre dans une bulle de petit privilégié se croyant au-dessus des autres, parce qu'on est plus intelligent et plus riche. 
Là encore, il ne faudrait pas oublier la conception que Schopenhauer entretenait de la société. La plupart doivent vivre dans l'aveuglement, quand seulement quelques esprits supérieurs et libres peuvent affronter la vérité. Ainsi pour la religion et l'athéisme. Pour Nietzsche, c'est encore pire. Dans une lettre de jeunesse dont je ne retrouve plus la source, il déclare ainsi que la masse doit travailler pour que les grands esprits dont il fait bien entendu partie puissent prospérer. Rosset dans le droit fil de cette tradition si connotée entend promouvoir un mode de vie qui ne vaut ainsi que pour quelques-uns. Autrement dit, il fut un philosophe de coterie, au sens où les spinozo-nietzchéens et autres schopenhaueriens de la tradition la plus parisianiste ou balnéaire se retrouvèrent en son mode de vie. C'est ce qu'il voulait. N'être lu que par un petit nombre de lecteurs fidèles et passionnés, les autres ne valant pas tripette. Surtout, ne discuter qu'entre pairs. Ne pas fréquenter la plèbe, les gens du ressentiment, ne surtout pas argumenter avec les faibles. Socrate n'avait qu'à bien se tenir, Rosset fut un sophiste de tendance fin de cycle.

lundi 27 novembre 2017

Le réel et son doute II

Qu’est-ce que le doute? Un sentiment. Qu'est-ce qui garantit son caractère de réel? C'est tout au plus une évaluation, un jugement, pas un objet qui possède de la réalité. La contradiction consiste à estimer que le doute aurait de ce fait une valeur de vérification. Descartes confond ici ce qui est réel et ce qui existe. 
Le doute existe bien, mais n'est pas un objet sis dans le réel. Seul ce qui dans le réel peut être vérifié. Donc le doute ne peut être vérifié. Dès lors, il ne peut davantage être vérificateur.
Pour le dire autrement, pour que le doute puisse être vérifié, encore faudrait-il qu'il soit doté de stabilité. Or il peut aussi bien être vrai que faux. Il n'offre qu'une évaluation. 
Descartes se livre à un coup de force quand il estime trouver la vérité par le doute. Peut-on trouver le certain par l'incertain? Si Descartes recourt au doute pour trouver la  vérité, c'est parce qu'il a besoin de prétendre dans son système qu'on peut dans une situation de négativité en venir à acquérir de la positivité par les seule lumière de la raison.
En réalité, le choix du doute empêche qu'on sorte de la négativité, puisque la négativité + la certitude = quoi qu'il arrive la négativité, et en aucun cas la positivité. La métaphysique de Descartes  est un machine à enfermer la pensée dans le négatif.
Quel type de pensée? Est-ce de l'imagination? Non, il ne s'agit pas de fariboles, mais bel et bien de création rationnelle. C'est le déploiement de la raison qui engendre ces résultats douteux, incertains, où ce qui compte au fond n'est pas tant de trouver une méthode de connaissance objective qu'une méthode de cohérence interne, qui permette de s'abstraire du réel.
Le doute est l'expression de la raison tournée vers elle-même, qui se coupe de l'extériorité. Non que Descartes veuille s'en couper, mais que le critère de certitude qu'il édicte par le doute l'amène à déterminer un système qui peine à sortir de son état d’intériorité. Le négatif signifie donc qu'on se réfugie dans sa tour d'ivoire, qui se nomme intériorité.
L’intériorité, c'est l'évaluation. Autrement dit, le négatif pur n'existe pas, mais ce qui existe, c’est le négatif en tant qu'opération de scission visant à isoler un élément de réel et à en faire abusivement l'ensemble. L'évaluation se prêt bien à cette méthode d'enfumage, car elle relève d'un domaine de réalité qui n'est pas quantifiable.
De ce fait, elle peut donner le sentiment qu'elle est tout la réalité certaine, au motif qu'il n'est rien de plus certain que ce qui est invérifiable. Et l'évaluation l'est. 
La méthode cartésienne amène dans le même temps à évacuer les faits et les objets. Du coup, elle n'est jamais vérifiable, ce que Descartes voulait : soustraire la philosophie à la méthode expérimentale. Le doute relève du processus mental, privé du critère de vérité. Du coup, la connaissance n'est pas possible dans ce système et le douteux signifie in fine que la connaissance de l'évaluation n'est pas la connaissance au sens classique du mouvement qui porte sur le réel.