dimanche 22 avril 2018

Le ressentiment du nietzschéen

Si vous critiquez un nietzschéen, il vous accuse de ressentiment, ce qui est très drôle, parce qu'il se réclame de la lucidité et du réalisme au sens premier du terme et qu'il se moque des marxistes qui considéraient qu'ils exprimaient l'objectivité scientifique, tandis que ceux qui n'étaient pas de leur bord exprimaient quant à eux l'erreur. Eh bien, le nietzschéen fait pareil, mais sans s'en rendre compte manifestement. Pour lui, tout individu qui le critique se roule dans la fange du ressentiment et du moralisme. Dans les deux cas, la critique n'est plus possible, parce que nos énergumènes pensent avoir atteint la vérité. Chez le marxiste, la vérité est historique, donc palpable (ce qui explique son échec assez rapide, les gens se rendant compte qu'il se trompe tout simplement). Chez le nietzschéenne, le mal est plus profond. Car il nie l'existence de la vérité au sens absolu. Il pense donc être dispensé de tous soupçons à ce sujet. Mais c'est l'inverse qui est vrai. Ce n'est pas parce qu'il pense que la vérité idéale et objective n'existe pas qu'il ne pense pas avoir raison. Dès lors, son mal est plus profond. Ne pouvant être contredit, il a toujours raison. Il suffit qu'il pense avoir raison pour avoir raison.

vendredi 20 avril 2018

Souvenirs de Clément Rosset

Après une éclipse de plusieurs mois, pour cause de travail universitaire, Koffi Cadjehoun revient animer son blog avec régularité.

La mort de Clément Rosset m'amène à noter en marge, comme il l'avait du reste fait pour Althusser son caïman d'Ulm, quelques réflexions sur quelqu'un que j'ai rencontré à plusieurs reprises entre 2003 et 2006. Certes, je lui dois beaucoup sur le plan philosophique, puisque je me suis remis à la philosophie grâce à ses livres. Mais non pas du fait de leur message, dont je n'avais pas bien saisi la teneur, ne gardant que mes préoccupations du moment, le fait qu'il écrivait bien, qu'il se montrait drôle, et qu'il estimait que l'on pouvait se montrer profond et écrire simplement.
Pour le reste, je n'avais pas compris quelle était la véritable philosophie de Rosset. Rosset avait un comportement qui était dangereux, surtout pour lui. Il buvait beaucoup, se voulait amoral, avait un côté que j'ai tout de suite trouvé très grand bourgeois cynique (alors qu'il m'a reçu avec une grande gentillesse et beaucoup de générosité). Quelque chose ne collait pas dans le personnage, quelque chose qui faisait peur. Avec le recul, je me demande s'il n'estimait pas que tout était permis dans l'existence à celui qui a compris que l'homme est la créature qui peut prendre tous les chemins, ainsi qu'il le définit dans le Réel. Sur ce point, je pense qu'on aurait pu le rapprocher d'Aristippe le cyrénaïque, dont le plaisir se montre volontiers totalitaire et pour cette raison inquiétant.
La joie de Rosset n'est pas une joie positive, optimiste. C'est une joie qui compose avec le tragique, c'est-à-dire qui entend naître de l'impossible. C'est dans cet esprit qu'il reprend la définition que Jankélévitch propose de la tragédie : alliance du nécessaire et de l'impossible. Rosset n'était pas un esprit très original. C'est aussi dans cet esprit qu'il se réclamait de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche. A cet égard, ayant eu l'occasion d’assister à des cours de Christophe Bouriau sur Schopenhauer, j'ai pu constater que Rosset s'inspirait très souvent de Schopenhauer, au point où je me demande s'il ne lui est pas davantage tributaire qu'il ne l'est de Nietzsche lui-même, dont il fait pourtant sa figure tutélaire.
Adèle van Reeth déclare dans une récente émission des Nouveaux Chemins de la Connaissance que pour elle, Rosset était le plus grand philosophe vivant. Si c'est le plus grand philosophe français, ça se discute, vu que c'est un peu le désert en ce moment. Mais si c'est sur le plan international, je ne pense pas que ce soit justifié, à moins de considérer qu'il n'existe de philosophie que française, ce qui était un peu le cas de Rosset, qui avait sur la "philosophie analytique" les mêmes préjugés que l'inénarrable Deleuze et qui, bien qu'il se prétendît en butte aux autres philosophes universitaires français, partageait avec eux le préjugé selon lequel ce qui est adoubé par la philosophie académique française est véritablement ce qui a de la valeur en philosophie. 
D'une manière générale, je pense que Rosset représente plus une queue de comète que le sillage d'un courant philosophique important - en gros, ce qu'on appelle le spinozo-nietzschéisme. S'il a eu raison de tirer à boulets rouges sur Derrida le déconstructeur pédant et ratiocineur, lui-même est loin d'être exempt de pédantisme quand on l'écoute discourir sur la musique ou sur le vin. Il donne son avis, mais ce n'est pas très original. Il n'aime pas Brahms? Moi, si. Il n'aime pas le jazz? Moi aussi. Il aime le vin jaune? Moi aussi. Et alors??? Bref, il n'y a pas qu'en musique et en vin que son manque d’originalité transparaît. En philosophie, je pense que c'est aussi le cas et c'est ce qui empêche qu'on le considère pour autre chose qu'un philosophe mineur (ce qu'il savait d'ailleurs, à l'en croire). 
A ce sujet, je pense que je peux citer une anecdote qui m'apparaît révélatrice de sa lucidité à l'endroit de sa valeur philosophique. Une fois que j'étais passé à l'improviste dans son appartement parisien du cinquième arrondissement, je crois que c'était en 2004, il m'avait déclaré que sa philosophie manquait de solidité (c'est le terme qu'il a employé) et que le philosophe de l'après-guerre le plus important selon lui était finalement René Girard (toujours ce tropisme français...). Je pense qu'il était sur ce point sincère, en tout cas plus lucide qu'Adèle van Reeth ou Raphaël Enthoven sur la portée exacte de sa postérité. 
Le principal point de la critique qu'on pourrait lui adresser me semble-t-il porte sur sa définition du réel. Voilà un exemple de sa méthode empreinte de désinvolture et de superficialité (sans doute un hommage à Nietzsche, qui déclarait sans rire que l'on est superficiel à force de profondeur), qui à mon avis ne passera pas la rampe du jugement à venir. Lui défend, dans Tropiques je crois, le droit de ne pas définir le fondement de sa philosophie. Il invoque pour ce faire tous les grands philosophes, comme Platon ou Marx. Sauf que l'idéalisme ne peut définir son maître-concept, alors que ne pas définir le réel dans une optique immanente implique que l'on verse dans l'irrationalisme. La définition qu'il propose dans le Démon de la tautologie pose ainsi problème. Admettons que le réel se définisse comme A est A. Cela signifie que le réel est ce qui peut être nommé. Voilà une conception particulièrement réductrice et contestable du langage, qui n'amène rien au débat philosophique. D’autant qu'à d'autres endroits, Rosset estime que le réel est ce qui ne se définit pas, citant Mach ou la théologie négative, dans un sens détourné. 
Il faudrait savoir : soit Rosset propose une définition du réel, soit il n'en propose pas. Surtout, la conception à laquelle on aboutit est si flottante et vague que, finalement, son principal mérite est d'indiquer que Rosset a manqué son but, qu'on ne sait décidément pas ce que c'est que le réel après l'avoir lu et que ce n'est pas de cette manière qu'il faut philosopher. Si, malgré tout, on estime que le réel est ce qui peut être dit, connu et expérimenté, si le réel, c'est manger un bon camembert ou boire un verre de vin jaune (enfin, chez Rosset, une bouteille!), alors on peut se demander si Rosset n'a pas produit un certain art de vivre et ne s'est pas bien amusé en écrivant, mais sans faire œuvre philosophique.
Quand un journaliste raconte que Rosset est arrivé ivre mort à une conférence, provoquant l'hilarité générale des participants comme des autres conférenciers, il propose que l'on dise que Rosset était ivre de vie, sous prétexte que ce serait ça, la joie dionysiaque. Enthoven raconte une anecdote similaire dans son hommage sur Europe 1, Rosset serait venu servir du champagne et aurait fait deux ou trois plaisanteries sur Dieu. La belle affaire. 
Cela indique surtout à mon sens que Rosset était devenu people ces derniers temps, et que ce n'est pas bon signe d'être reconnu de journalistes à la mode comme Enthoven Jr. D'autre part, il est inacceptable de faire passer une addiction sérieuse, l’alcoolisme, pour la marque de la supériorité et du génie. Enfin, selon moi, cet alcoolisme mondain et mondanisé, qui n'est qu'une expression d'une manière destructrice et autodestructrice de vivre, en dit long sur la vraie nature de la joie que Rosset défend. Pourtant, Rosset lui-même estime que le bien-portant, l'homme en bonne santé, n'a pas besoin de drogues pour se guérir. On peut proposer le même raisonnement pour le joyeux, qui lui aussi n'a besoin d'aucun remontant pour éprouver de la joie - il l'est d'une manière surabondante. Devoir boire pour être joyeux, c'est précisément viser une joie perverse.
C'est ce que note Roland Jaccard, son ami de quarante ans et maître en frivolités, quand il rappelle, sur son blog je crois et en citant une lettre, que Rosset concevait le réel comme pervers. C'est assez inquiétant, comme conception, et cela en dit long sur la nature de la joie qui est ici promue. J'espère tout de même qu'au nom de l'abolition de la morale qui lui est si chère et dont il a fait la promotion à mon avis maladroite dans ses Cinq petites pièces morales, Rosset ne serait pas allé jusqu'à cautionner des déviances comme les aveux en pédophilie de son ami Polac dans son Journal intime
Quoi qu'il en soit, je noterai sur ce point qu'il peut apparaître tendance d'abolir la morale, de ne plus s'embarrasser de contraintes, mais certains exemples vous rappellent subitement que l'on ne peut vivre sans morale sans cautionner des solutions extrêmes. Là aussi, je pense que Rosset a commis une faute philosophique en confondant grossièrement la morale et le moralisme et que ses arguments ne sont justes que s'ils visent le moralisme. En d'autres termes, condamner le moralisme, oui; mais condamner la morale, c'est une autre affaire, et la confusion risque de se révéler rédhibitoire.
Une donnée positive chez Rosset : la qualité de ses anecdotes, qu'elles soient tirées de la vie ou des multiples œuvres qu'il a lues. Rosset n'est pas seulement quelqu'un de fort cultivé, c'est aussi quelqu'un qui sait faire profiter son lecteur de sa culture tout terrain si l'on peut dire. Certains semblent lui avoir reproché de citer dans le même paragraphe Hergé et Heidegger. Sur ce point, je suis certain qu'on se souviendra de Hergé dans quelques siècles; pour Heidegger, j'en suis nettement moins sûr, n'en déplaise aux idolâtres du maître qui avait lui aussi aboli la morale chrétienne, pour la remplacer par une morale de la destruction de calibre posthégélien (tout ce qui n'est pas de l’Être ici et maintenant doit être détruit). 
Une autre anecdote dont je me souviens concernant Rosset : une fois que je prenais avec lui l'apéritif dans son salon, à côté de son bureau de travail, je crois en 2006, il me déclara ex abrupto, avant de rejoindre un restaurant délicieux, italien je crois, qu'il était au fond un anarchiste de droite. Sur le coup, je n'ai pas compris l'affirmation et j'ai cru à une boutade, lui qui en était coutumier (et qui était d'ailleurs fort drôle). Par la suite, j'ai compris qu'il ne plaisantait à mon avis pas. Nietzsche était pour lui un anarchiste de droite et il estimait qu'il l'avait bien lu, contrairement à ceux qui l’avaient nazifié et comme à ceux qui l'avaient gauchisé. Là aussi, je suis d'accord avec lui. Nietzsche n’était ni un gauchiste, ni un nazi, mais bel et bien un anarchiste de droite, inégalitariste, dominateur, oligarque, avec cette spécificité que son approche se voulait esthétique et musicale, et non politique. Si l'on ajoute que Schopenhauer était un fieffé individualiste, lui aussi ultraconservateur et atrabilaire, on prendra la mesure des modèles intellectuels qui inspirèrent Rosset. 
On pourrait poursuivre sur le plus intéressant, qui porte sur le double et sur le néant. Mais je garde ces thèmes pour plus tard. Je remarquerai ici seulement que le double est une thématique nietzschéenne. Rosset n'a fait que l'examiner plus en détail, je pense en en faisant un usage mal compris. Quandt au néant, il est frappant de constater que Rosset, qui pense avoir rompu avec la métaphysique comme il a rompu avec la morale, tient sur le néant le même jugement que Descartes, ce qui rappelle à quel point il en reste au format moderne de la philosophie - tel que Descartes l'a inaugurée. 

En conclusion, je pense qu'il n'est pas exagéré de se montrer des plus sévères avec ce genre de philosophie pour happy few. Le problème est que Rosset a promu un mode de vie dangereux, né d'une conception perverse du réel. Il a été fidèle à la philosophie de Nietzsche en l'explicitant et en la rendant drôle. Mais derrière ce charme et ce style oscillant entre désinvolture et éruditions, on se rend compte que la joie en question est de texture mauvaise et que ce qui attend l'homme qui pratiquerait cette manière de considérer les choses seraient l'autodestruction et le fait de vivre dans une bulle de petit privilégié se croyant au-dessus des autres, parce qu'on est plus intelligent et plus riche. 
Là encore, il ne faudrait pas oublier la conception que Schopenhauer entretenait de la société. La plupart doivent vivre dans l'aveuglement, quand seulement quelques esprits supérieurs et libres peuvent affronter la vérité. Ainsi pour la religion et l'athéisme. Pour Nietzsche, c'est encore pire. Dans une lettre de jeunesse dont je ne retrouve plus la source, il déclare ainsi que la masse doit travailler pour que les grands esprits dont il fait bien entendu partie puissent prospérer. Rosset dans le droit fil de cette tradition si connotée entend promouvoir un mode de vie qui ne vaut ainsi que pour quelques-uns. Autrement dit, il fut un philosophe de coterie, au sens où les spinozo-nietzchéens et autres schopenhaueriens de la tradition la plus parisianiste ou balnéaire se retrouvèrent en son mode de vie. C'est ce qu'il voulait. N'être lu que par un petit nombre de lecteurs fidèles et passionnés, les autres ne valant pas tripette. Surtout, ne discuter qu'entre pairs. Ne pas fréquenter la plèbe, les gens du ressentiment, ne surtout pas argumenter avec les faibles. Socrate n'avait qu'à bien se tenir, Rosset fut un sophiste de tendance fin de cycle.

lundi 27 novembre 2017

Le réel et son doute II

Qu’est-ce que le doute? Un sentiment. Qu'est-ce qui garantit son caractère de réel? C'est tout au plus une évaluation, un jugement, pas un objet qui possède de la réalité. La contradiction consiste à estimer que le doute aurait de ce fait une valeur de vérification. Descartes confond ici ce qui est réel et ce qui existe. 
Le doute existe bien, mais n'est pas un objet sis dans le réel. Seul ce qui dans le réel peut être vérifié. Donc le doute ne peut être vérifié. Dès lors, il ne peut davantage être vérificateur.
Pour le dire autrement, pour que le doute puisse être vérifié, encore faudrait-il qu'il soit doté de stabilité. Or il peut aussi bien être vrai que faux. Il n'offre qu'une évaluation. 
Descartes se livre à un coup de force quand il estime trouver la vérité par le doute. Peut-on trouver le certain par l'incertain? Si Descartes recourt au doute pour trouver la  vérité, c'est parce qu'il a besoin de prétendre dans son système qu'on peut dans une situation de négativité en venir à acquérir de la positivité par les seule lumière de la raison.
En réalité, le choix du doute empêche qu'on sorte de la négativité, puisque la négativité + la certitude = quoi qu'il arrive la négativité, et en aucun cas la positivité. La métaphysique de Descartes  est un machine à enfermer la pensée dans le négatif.
Quel type de pensée? Est-ce de l'imagination? Non, il ne s'agit pas de fariboles, mais bel et bien de création rationnelle. C'est le déploiement de la raison qui engendre ces résultats douteux, incertains, où ce qui compte au fond n'est pas tant de trouver une méthode de connaissance objective qu'une méthode de cohérence interne, qui permette de s'abstraire du réel.
Le doute est l'expression de la raison tournée vers elle-même, qui se coupe de l'extériorité. Non que Descartes veuille s'en couper, mais que le critère de certitude qu'il édicte par le doute l'amène à déterminer un système qui peine à sortir de son état d’intériorité. Le négatif signifie donc qu'on se réfugie dans sa tour d'ivoire, qui se nomme intériorité.
L’intériorité, c'est l'évaluation. Autrement dit, le négatif pur n'existe pas, mais ce qui existe, c’est le négatif en tant qu'opération de scission visant à isoler un élément de réel et à en faire abusivement l'ensemble. L'évaluation se prêt bien à cette méthode d'enfumage, car elle relève d'un domaine de réalité qui n'est pas quantifiable.
De ce fait, elle peut donner le sentiment qu'elle est tout la réalité certaine, au motif qu'il n'est rien de plus certain que ce qui est invérifiable. Et l'évaluation l'est. 
La méthode cartésienne amène dans le même temps à évacuer les faits et les objets. Du coup, elle n'est jamais vérifiable, ce que Descartes voulait : soustraire la philosophie à la méthode expérimentale. Le doute relève du processus mental, privé du critère de vérité. Du coup, la connaissance n'est pas possible dans ce système et le douteux signifie in fine que la connaissance de l'évaluation n'est pas la connaissance au sens classique du mouvement qui porte sur le réel.

jeudi 2 novembre 2017

Le réel et son doute

Le doute chez Descartes est cantonné au langage dans la mesure où Descartes est un homme de langage. Il signe le décret, arbitraire et illogique, selon lequel le néant n'existerait pas, et ne serait présent que sous la forme langagière - inexistante. Comment Descartes peut-il estimer que le langage peut ne pas faire partie de l'existence, alors que sans langage, ses idées n'auraient pas d'existence?
Comment peut-on estimer que le langage serait dénué d'existence? Pourquoi Descartes ruine-t-il sa philosophie en l’engageant dans le sophisme? S'il va jusque-là, c'est que les enjeux sont considérables : il s'agit de rendre conciliable l'existence de l'être et du néant.Tout ce qu'on a pu reprocher à Descartes (comme d'instaurer l'internalisme en lieu et place du réel total) ne vient qu'après.
En effet, reconnaître le néant implique de reconnaître de manière connexe que l'être n'est pas total, alors que l'être est réputé parfait - sous la forme de Dieu. Et que la métaphysique de Descartes est incohérente, et sa cohérence ne devient telle qu'après avoir enterré son incohérence initiale, tout comme le traitement qu'on fait d'Aristote, en oubliant sa reconnaissance initiale, largement ignorée, du non-être.
Certes, Leibniz reproche une incohérence majeure à Descartes, sa combinaison de la prédestination divine et de la liberté des créatures, au nom de son argutie préférée - l'inexplicable. Mais c'est un reproche d'ontologue et de rationaliste à son adversaire le métaphysicien. Autant dire que la critique est superficielle parce qu’attaquer la doctrine de l’Être reviendrait pour Leibniz et les autres philosophes à se remettre en question soi-même.
La preuve en est que les incohérences dont témoigne Descartes découlent de l'usage grandiloquent qu'il fait du doute. Mais le doute n'est autre que du négatif que l'on ne veut pas admettre comme tel. Le raisonnement de Descartes pourrait se résumer ainsi : seul importe la connaissance de l'être. La connaissance du néant est impossible. Mais je peux m'en servir par élimination pour délimiter ce qu'est l'être.
C'est cette méthode à laquelle recourt Descartes et c'est une méthode frauduleuse, car ce dont on ne peut douter est l'inverse du certain. C'est une invention du langage sur laquelle tombe Descartes et qu'il décrète être l’Être.
En réalité, du négatif ne peut sortir le positif, sauf à expliquer que le réel serait façonné de manière contradictoire, d'une manière aristotélicienne (être/non-être). Du négatif peut seulement sortir du négatif, ce qui fait que le positif ainsi obtenu est en fait du négatif habillé par les pouvoirs rhétoriques du langage. C'est toute l'histoire de la métaphysique moderne qui se trouve gangrenée par ce schéma selon lequel le vrai sort de l'incertain. 
Cette opération de magie blanche est possible parce qu'elle a lieu dans le langage, lieu des possibles irréalisables. Reste à savoir ce qu'est le positif. Le positif est l'incertain. C'est dire que le certain est le négatif.
Fondamentalement, l'être échappe ainsi au cartésianisme, qui se condamne à chercher du côté du négatif la vérité. Il n'obtiendra ainsi qu'un réel tronqué, tout comme l'est la négation quand on dit que telle ou telle évaluation n'est pas.
A noter qu'on ne dit pas que telle ou telle chose n'est pas. Car une chose ne peut pas ne pas être. On ne dit pas le cheval n'est pas, mais on dit la licorne n'est pas. Cela signifie qu'il est possible de façonner un être fictif ou imaginaire qui alors engendre un jugement négatif.
Ce n'est pas le réel qui est négatif, c'est le jugement qui peut être négatif au sens où il peut inventer des choses qui n'existent pas, donc qui sont fictives. Ce que fait Descartes ressortit ainsi de l'entreprise de fiction, selon laquelle il est certain que la fiction n'existe pas.
Donc il est certain que le cogito n'existe pas, ni que la méthode cartésienne existe. Il est certain que le Dieu de Descartes n'existe pas, ou que ses chimères n'existent pas. Pour le reste, tout s'écroule, car ce qu'il aurait fallu, c'est que Descartes réussisse à fonder le certain dans le réel, de manière externe.
Mais il ne peut y parvenir, puisque le réel est positif autant qu'incertain. De ce fait, quand Descartes dit : je doute, donc je suis certain que ce dont je ne doute pas est certain, il ne dit rien d'autre que : le négatif est l'expression du raisonnement contradictoire.
Le but de Descartes est de contrer la méthode expérimentale en science, qui établit qu'il n'est pas suffisant de tenir un raisonnement pour cohérent après avoir observé le phénomène pour qu'une théorie soit juste, contrairement à ce qu'avait estimé Aristote.
L'expérimentalisme ajoute la vérification, ce qui induit qu'on sorte de l'internalisme pour lui ajouter un élément particulièrement contraignant. Cette méthode se révélant supérieure, elle détruit l'ancienne épistémologie aristotélicienne. Descartes intervient pour empêcher que la révolution ne contamine à son tour la métaphysique.
Son geste est fondamentalement conservateur : rendre la métaphysique inattaquable, car indécidable expérimentalement. Raison pour laquelle il remplace la vérification par le doute. Le doute est un sentiment indécidable.
Dans le jugement ordinaire, douter permet de vérifier qu'il ne faut pas douter. Mais dans le jugement fictif qu'instaure Descartes, douter permet de s'enfoncer encore plus dans l'indécidable et le négatif. Descartes instaure ainsi un lieu chimérique par excellence, l'internalisme qu'il baptise cogito.
Ce qu'il ne faut pas surtout pas trouver, ce dont le doute est le verrou, c'est que le négatif n'est jamais que le négatif du positif. En faisant du négatif le positif, Descartes empêche qu'on remette en question la doctrine de l'exclusivisme de l'être, qui est la vraie doctrine de l'exclusivisme (l'idée qu'il n'y a que de l'être).
Le vérificationnisme en philosophie aurait consisté à remettre en question cette doctrine de l'être et à estimer que nous nous mouvons dans une pensée qui accepte que la vérité soit l’indécidable et l'incompréhensible. L’Être est l'indéfinissable par excellence, en témoigne l'échec contemporain de Heidegger le dernier des métaphysiciens, qui en révèle toute la violence, de le définir (l’Être c'est ce qui est là n'est autre chose qu'une définition lacunaire).
Il ne faut pas que la philosophie s'empare de la révolution expérimentale, qui dit : l'être est incertain, pour se rendre compte que l’Être s'avère encore plus incertain, puisque pure conjecture de l'esprit, supputant que l’Être existe par prolongement de l'être, ce qui est tout à fait incertain.
Tout le coup de force de Descartes est d'expliquer que le négatif existe en tant que défaut de langage n’ayant pas d'existence réelle. Si l'on s'avise que le négatif est le nom de quelque chose qui existe bel et bien, c'est la philosophie telle que Descartes l'a connue qui s'effondre. Pas seulement la philosophie d'Aristote, le vrai inspirateur de Descartes, mais toute celle issue de Platon et de tous ses prédécesseurs.
Le geste de Descartes pourrait se résumer ainsi : n'allez surtout pas voir ce qui est derrière le négatif. Car vous vous rendriez compte que nous avons vécu jusqu'ici dans le négatif et que le positif n'est pas l’Être, ni la pensée par prolongement. 
L'incroyable succès de Descartes stupéfie les meilleurs analystes de l'histoire de la philosophie, qui ne comprennent pas comment une nouvelle pensée a pu s'imposer aussi vite en philosophie que le cartésianisme, exemple unique d'un tel succès dans le monde des idées, témoigne du fait que les philosophes se sont tout de suite rendu compte de l'importance salvatrice du geste de Descartes pour la philosophie scolastique. Son coup de génie ayant été de faire croire qu'il cherchait à remplacer la scolastique sclérosée par une nouvelle méthode.

lundi 16 octobre 2017

La potentialité

La créativité, quand elle sera reconnue comme la véritable potentialité opérante qui survient sur les autres facultés à l'instar de la raison, supprimera les beaux arts qui façonnent des mondes imaginaires.
En effet, nous comprenons mal ce qu'est la créativité. Nous croyons classiquement qu'elle affecte nos facultés dans le monde imaginaire, alors que sa véritable fonction est de jouer sur la transformation dans le réel, le fait de façonner des mondes, non pas fictifs, mais réels. 
Autrement dit, le but de la fiction n'est pas un mystère - il ne l'est que tant qu'on prend la fiction pour sa propre fin, dans un autotélisme indéchiffrable. Mais si on comprend que le but de la fiction est de prévoir la transformation du réel par les bons soins de l'homme, alors la créativité est encore à venir.
Dernière précision : la créativité n'est pas la création. On perçoit la raison comme une faculté, à juste titre. Mais cela implique qu'elle soit donnée et peu modifiable. Si l'on percevait la créativité comme une nouvelle faculté encore inconnue, on l'appellerait la création.
Or on l’appelle la créativité, parce qu'elle n'est pas donnée, mais  qu'elle intervient comme potentialité toujours modulable et extensible si on l'utilise vraiment, ce qui n'est pas encore le cas. Si on ne l'a pas encore remarqué, c'est parce qu'elle n'est pas une faculté. Sinon, une telle distraction serait invraisemblable.

mercredi 4 octobre 2017

Nostalgie

Nous sommes des nostalgiques de l'être et nous espérons nous réaliser en le redupliquant en Être.

jeudi 28 septembre 2017

Le principe du caché

Le problème de fond du complotisme n'est pas d'estimer que l'essentiel est caché (tant il est vrai que l’activité principale de la connaissance est de rendre visible ce qui est caché, comme le plus important), mais d'estimer qu'il doit le rester - qu'il ne peut demeurer visible.
Ce faisant, il estime de manière contradictoire que le caché ne peut être dévoilé. Dans ce cas, comment lui se trouve-t-il au courant de ce grand secret jalousement conservé par les comploteurs tout-puissants et maléfiques? Nous nous trouvons en face d'une position typiquement contradictoire.
Dans la réalité, le caché constitue tout au plus un étape dans le processus de la connaissance. Dans le délire complotiste, le caché constitue le fondement du réel, sa stabilité comme son explication. Où l'on voit l'imposture advenir, c'est dans la définition de l'explication, qui n'est reconnue que dans la mesure où elle est inexplicable et secrète.
Dans ce cas, il ne s'agit plus d'une explication, mais d'une définition paralogique. On en revient à l'idée du secret comme explication contradictoire. Tout ce joyeux délire n'est possible que parce que le complotisme rencontre son succès par temps de crise et par gros temps.
Autrement dit, c'est parce que l’explication officielle ne fonctionne plus que surgit des alternatives grotesques, qui ne seraient pas possibles en temps normal. Normalement, la connaissance finit par rendre visible le caché. Quand cette activité ne fonctionne plus bien, il faut expliquer cette faillite.
Où l'on voit que le complotisme se présente comme une théorie de contestation, alors qu'il sert à conforter le rapport de forces tel que l'instaurer le régime en crise, qui est un régime nécessairement de type oligarchique. On constate donc que le complotisme travaille pour ceux qu'il prétend dénoncer en les établissant comme inconnaissables et impossibles à déboulonner.
Le complotisme est une explication de la crise qui la juge inévitable, une théorie du mal, selon laquelle la domination par le mal est nécessaire. Le caché, c'est l'idée selon lequel le mal triomphe.
Il ne peut y avoir de bien caché. Le bien est forcément visible et s'il ne l'est pas (encore), c'est qu'il n'a pas été décelé.